Prévention des inondations en période hivernale : l’argent manque à l’appel

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Les météorologues prévoient de possibles inondations dans les zones à risque car les précipitations seront abondantes. Mais il n’y a pas suffisamment de ressources financières pour les travaux de curage des voies d’eau

Magnambougou Faso-Kanu abrite le collecteur naturel «Ponbléni (pont rouge)». Motocyclistes et automobilistes défilent en continue sur l’ouvrage d’art. Sous le pont trône un tas d’ordures, massées sur la berge gauche du canal. Il obstrue en partie le passage de l’eau. De l’autre côté du marigot, Oumarou Diarra s’est érigé contre le dépôt de résidus. La barbe touffue, le sexagénaire a aménagé un périmètre maraîcher sur les ruines des détritus. Il y jardine quelques produits saisonniers. «C’est un grand collecteur ici, quand il pleut l’eau envahit tout le périmètre avec une puissance énorme. L’eau de pluie qui arrive de plusieurs secteurs dont Niamakoro, Sogoniko, Kalaban, passe sous ce pont avant de se jeter dans le fleuve», explique le maraîcher qui arpente les berges de ce marigot depuis près de 20 ans.

Il sait qu’il risque sa vie en cas de grande pluie. «Quand il pleut, l’eau emporte mes affaires sur son passage. Une fois, de grandes averses m’ont surpris ici, j’ai dû me réfugier sur le mur. Ce jour, l’eau du marécage m’a englouti jusqu’au cou», se souvient celui qui quitte chaque jour son domicile à Daoudabougou pour venir cultiver à Magnambougou.

Il s’empresse d’ajouter que les risques peuvent être amoindris si l’entretien du canal se fait convenablement. Ce qui est loin d’être le cas. Les premières pluies ont déjà arrosé la Cité des Trois Caïmans. «Le passage de l’eau est bouché. La solution est de déblayer le marigot pour permettre à l’eau de se frayer un passage. Nous n’avons pas ces moyens, c’est aux autorités de le faire», interpelle le cultivateur.

Plus loin du jardin d’Oumarou Diarra, des enfants jouent à la balançoire. Dans ce paysage verdoyant, les maisons sont situées à quelques encablures des bordures du collecteur naturel. Installé sous un arbre, un groupe d’hommes discutent autour du thé. La cinquantaine comme moyenne d’âge, visiblement. C’est le «grin» du maraîcher Binké Touré. Corps d’athlète, la calvitie avancée, il finit d’arroser ses planches de salades et sirote le «premier».

Pour lui, il faut aménager le marigot et même démolir les maisons construites dans le lit du cours d’eau. Le vieux Touré indexe un grand bâtiment qui, selon lui, est bâti sur le passage de l’eau. «On nous a plusieurs fois dit qu’elle va être démolie, mais elle est toujours debout. Le gouvernement doit entreprendre de grands aménagements afin de drainer l’eau jusqu’au fleuve», suggère-t-il.

FORTES PRÉCIPITATIONS ATTENDUES- À l’intérieur des quartiers, les gens déversent des ordures dans les caniveaux, transformés en dépotoirs de déchets. C’est ça le problème et après on vient constater les dégâts, déplore Baba Traoré, membre du «grin», assis sur un banc. «Le fleuve même est menacé d’ensablement. Il est possible de traverser à pieds certaines parties du fleuve, aujourd’hui. Ce qui était inimaginable il y a quelques années. C’est dommage, notre vie dépend du fleuve, nous devons en prendre soin», alerte, de son côté, Siaka Sangaré, un autre élément du «grin».

Ces inquiétudes des riverains du marigot «Ponblèni» sont à prendre au sérieux. Mali-Météo prédit de «fortes précipitations à moyennes cette année». La saison des pluies devrait connaître «un démarrage précoce à normal, une fin tardive, des séquences sèches plus longues en début et courtes en fin de saison», annonce l’Agence nationale de la météorologie.

Pour s’en prémunir, les prévisionnistes recommandent, entre autres, d’éviter l’occupation anarchique des zones inondables, notamment en milieux urbains, de renforcer les digues de protection contre les inondations et de curer de façon régulière les caniveaux d’assainissement. La menace est réelle, insistent les spécialistes, ajoutant que les mesures doivent suivre.

Le cauchemar des inondations de la nuit du 15 au 16 mai 2019 dans le District de Bamako, hante encore les esprits. Cette catastrophe avait coûté la vie à 16 personnes, fait deux portées disparues et deux blessées. Environ 2.500 personnes, soit 368 ménages affectés, 124 maisons détruites, 57 têtes de bétail et de volaille décimées et de nombreuses infrastructures détruites. Une équipe d’experts internationaux et nationaux mobilisée en juillet 2019, a évalué à près de 5 milliards de Fcfa les dommages et pertes enregistrés suite à ce sinistre, selon le rapport du Cadre de relèvement aux inondations de la ville de Bamako, initié par le gouvernement.

à cet égard, l’accent doit être mis sur la prévention. En avril dernier, le ministre des Affaires foncières, de l’Urbanisme et de l’Habitat et son collègue en charge de l’Assainissement, ont effectué une visite de terrain à cet effet, explique le directeur national adjoint de l’urbanisme et de l’habitat.

Ils ont inspecté plusieurs collecteurs de Bamako : Woyowayanko, Tienkolé et le Koumanko pour constater leur état afin de prendre des dispositions rapides qui s’imposent pour déjouer les risques d’inondations, rappelle Mahamadou Ouologuem. Il a été demandé aux mairies, chargées de curer les caniveaux, dont la largeur ne dépasse pas 1,2 m, de prendre les dispositions adéquates allant dans ce sens.

UN LINéAIRE DE 211.511- L’entretien des collecteurs large de 5 à 6 m, est du ressort du ministère en charge de l’Assainissement, précise le chef de division assainissement à la direction nationale de l’assainissement et du contrôle des pollutions et nuisances (DNACPN). «L’état met une dotation annuelle de 300 millions de Fcfa à la disposition du ministère de l’Environnement, de l’Assainissement et du Développement durable pour le curage de tous les collecteurs naturels de Bamako», explique Niarga Oulé Dembélé.

Le dossier d’appel d’offres relatif au curage des collecteurs des six communes de Bamako, au compte de cette année, est déjà lancé. Les marchés sont attribués, les entreprises connues, les contrats sont conclus, précise le technicien. «Techniquement, toutes les dispositions sont prises au niveau du ministère qui attend l’accord des finances pour émettre les ordres de services aux différentes entreprises pour le démarrage des travaux», ajoute-t-il.

Un budget supplémentaire d’environ 600 millions de Fcfa est prévu cette année pour prévenir les inondations au niveau de certains points critiques, c’est-à-dire, sous les ouvrages et autres, renchérit Mahamadou Ouologuem.

La mairie du District de Bamako explique, pour sa part, avoir élaboré un «programme 2021 de curage des caniveaux, collecteurs, des traversées sous chaussés». Il dort encore dans les tiroirs de la municipalité, en attendant «le décaissement des fonds nécessaires à sa mise en œuvre», affirme-t-on à l’hôtel de ville. «L’assainissement fait partie des compétences transférées aux collectivités. Cette année, l’état n’a rien fait en termes d’accompagnement pour que la mairie mette en œuvre le programme de curage.

Nous avons saisi les autorités à travers des correspondances, sans succès», déplore Mme Camara Fatimata Traoré, 1ère adjointe au maire du District de Bamako. Selon elle, il est prévu de nettoyer un linéaire évalué à 211.511 mètres pour un budget estimé à plus de 1,1 milliard de Fcfa. Le démarrage des travaux de curage des caniveaux, collecteurs, et traversées sous chaussées, phase 1, était prévu en début du mois de mai dernier. «Nous avons également recommandé la suppression des branchements anarchiques des conduites d’évacuation d’eaux usées dans les ouvrages de drainage et l’application de textes réglementaires en la matière», énumère la maire adjointe. Pour qui, le programme prévoit également des activités de sensibilisation à l’endroit des populations.

Mme Camara Fatima Traoré rappelle que la situation de 2019 n’a toujours pas été soldée. «La mairie a engagé une opération spéciale de curage des caniveaux, sur instructions des plus hautes autorités. Des prestataires ont été recrutés à cet effet. Aujourd’hui, nous leur devons plus de 5 milliards de Fcfa», interpelle la conseillère.

Solution pérenne- Face à cette situation, l’option la plus pérenne serait l’aménagement des collecteurs, pense Mahamadou Ouologuem. Selon lui, les équipements proposés permettront de résoudre une grande partie du problème. La largeur des collecteurs fera plus de 10 m. Leurs côtés seront maçonnés pour faciliter le passage de l’eau.

Les rives seront aménagées pour la circulation, détaille le directeur national adjoint de l’urbanisme et de l’habitat. Pour lui, cette solution à long terme est plus viable que «les opérations coups de poing» organisées chaque année en urgence à la veille de l’hivernage. «Il faut alors créer un budget à cet effet. Dans une dizaine d’années, nous aurons aménagé la dizaine de collecteurs de Bamako», insiste le technicien.

Les initiatives allant dans ce sens sont en cours. «à long terme, il y a des plans d’aménagement de plusieurs collecteurs de Bamako. Nous avons un schéma directeur d’assainissement pour la ville de Bamako, actualisé en 2016-2017», indique Niarga Oulé Dembélé.

Des projets d’aménagement de sept des 11 grands collecteurs, selon le schéma de l’urbanisme, sont en gestation. «Il y a un grand projet d’aménagement financé par la Coopération allemande, il concerne les collecteurs Tienkolé en Commune I et Woyowayanko en Commune IV», relève Niarga Oulé Dembélé. Un autre projet, dans le cadre du Fonds vert climat, prévoit l’aménagement de cinq grands collecteurs, ajoute Niarga Oulé Dembélé. Le coût de ces projets est évalué à 13 milliards de Fcfa pour le premier et près de 20 milliards de Fcfa pour le deuxième, indique le technicien.

En attendant la réalisation de ces projets, la prudence doit être de mise. «Nous préparons les hommes chaque année à cette éventualité, à travers des exercices de simulation. Le matériel est également préparé», assure le directeur régional de la Protection civile de Bamako. Adama Diatigui Diarra invite à sensibiliser davantage les populations installées dans les lits des cours d’eau.

«Les populations établies dans le lit des fleuves et des marigots, doivent croire aux prédictions de la météo», insiste-t-il, précisant que le mieux est de quitter les endroits à risque pour éviter le pire. En 2020, les sapeurs-pompiers ont enregistré 45 cas d’inondations à Bamako, dénombré 318 victimes. Aucun cas de décès, ni de blessés signalé, selon les statistiques de la direction régionale de la protection civile du District de Bamako.

Mohamed TOURÉ

Source: Essor

Article Prévention des inondations en période hivernale : l’argent manque à l’appel apparue pour la première fois sur Bamada.net.

Source: bamada