Kais Saied n’est pas Mohammed VI ou Erdogan, mais tout de même!

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Pour ceux qui en doutent encore, Kais Saied n’est pas mu que par le sauvetage impérieux de la Tunisie, il veut aussi, et c’est son droit le plus absolu, écrire en lettres d’or son nom dans les annales de l’Histoire. Comme un certain Habib Bourguiba ou encore Farhat Hached, voire même – allez soyons fous – Hannibal. On ne fait pas tout ce qui est possible et imaginable pour être élu (rappelons-nous sa campagne électorale, minimaliste certes mais campagne électorale quand même), et ensuite se laisser dériver jusqu’à être effacé des tablettes de l’Histoire, comme un certain Ben Ali ou Moncef Marzouki dont l’irruption dans les affaires du pays équivaut presque pour les Tunisiens à la Naqba des Palestiniens. Kais Saied ne veut pas terminer ainsi, c’est certain, reste à savoir s’il ne sera pas vaincu par l’âpre réalité du terrain tunisien.

Les dossiers chauds le cernent et ses ennemis se planquent dans ses rangs

Pour tenter de comprendre la reculade du président de la République dans l’épineux dossier de la Loi n° 38, il faut essayer d’entrer dans sa tête – je sais c’est loin d’être simple. Voilà un chef d’Etat qui peut-être avec bonne foi voulait faire le bonheur des chômeurs de longue durée. Puis une fois aux manettes – il l’a vraiment été le 25 juillet 2021 – il découvre l’ampleur du désastre économique dans le pays, le gouffre dans les finances publiques et à quel point le terrain a été miné par ses prédécesseurs avec des largesses dans la fonction publique assimilables à de la Haute trahison. La prise de conscience de Saied sur les limites du Budget de l’Etat se produit à ce moment-là…

Mais il ne découvre pas que ça, il découvre aussi les dégâts provoqués dans la tête des Tunisiens par des années d’errance politique post-14 janvier 2011. Il découvre, certainement avec stupeur, le règne absolu de la corruption, des passe-droits, de la falsification des diplômes et des passeports, de la fraude et de la contrebande, du monopole dans les circuits de distribution, etc. Il a beau arpenter tous les cafés environnants de son quartier et de la faculté où il enseignait, ces univers sombres lui sont complètement étrangers ; il n’a absolument pas été préparé à les affronter. Mais comme les citoyens voulaient quelqu’un de complètement vierge politiquement, qui n’a jamais été mouillé dans les magouilles d’une classe politique honnie et détestée, avec Kais Saied ils sont servis. Et même plus que les Tunisiens en voulaient.

À des années-lumière du lobbying du Maroc et de la Turquie

Le président de la République aura d’autres réveils douloureux après la Loi 38. C’est déjà le cas avec le FMI, boudé un temps en lorgnant déraisonnablement les milliards des Saoudiens, des Algériens et des Libyens. Mais voilà, comme on s’en doutait, ces pays dit amis et frères ne régleront pas tous les problèmes de la Tunisie. Et même s’ils le pouvaient, voudraient-ils réellement financer la succes story d’une démocratie ? D’ailleurs où en est-on avec le “petit” paquet promis par l’Arabie saoudite ? Rien n’a été officialisé jusqu’ici. Pourtant les Etats du Golfe savent y faire quand ils veulent. Les Emirats arabes unis, complètement absents en Tunisie, viennent de signer d’une traite un chèque de 10 milliards de dollars pour le président turc, Recep Tayyip Erdogan. Mais vous me direz que la Turquie n’est pas la Tunisie, et la diplomatie d’Erdogan n’est pas celle de Saied…

Personne ne demande à Kais Saied d’avoir le pragmatisme et le sens de la realpolitik du roi du Maroc, Mohammed VI. De toute façon le chef de l’Etat tunisien ne le peut pas en un claquement de doigt, ça ne s’improvise pas ; le royaume chérifien a des années de diplomatie très active au compteur, en Afrique mais pas que. On ne demande pas à Saied par exemple de pactiser avec Israël, le tréfonds de son âme le refuse catégoriquement, mais s’il commençait par mettre un peu en veilleuse ses diatribes contre l’Etat hébreu, ce serait déjà bien. La Tunisie est la seule à rester sur le terrain de l’indignation outrée et de la gesticulation stérile, tout le monde l’a déserté, à commencer par les premiers soutiens de la Palestine, les pays du Golfe, qui font en douce des affaires avec Israël depuis belle lurette. La Tunisie ferait mieux de réviser son logiciel. Sinon le fait d’être éjecté du tableau des démocraties du monde pourrait être le début d’une série de mauvaises nouvelles.

Feu Beji Caied Essebsi a certainement été tenté d’activer l’article 80, ulcéré par l’attitude de son neveu, Youssef Chahed, qu’il avait installé à la Kasbah et qui s’était mis à tailler seul la route, en compagnie d’Ennahdha. Le défunt chef de l’Etat n’a jamais osé faire ce qu’a fait Kais Saied. Et pour cause, Essebsi en vieux briscard des arcanes des institutions et des affaires publiques, savait qu’il ne fallait pas ouvrir la boite de Pandore car la tâche serait colossale. A 90 ans bien tassés il n’en avait pas les moyens. C’est une marque de sagesse que de savoir juger et jauger ses forces, et savoir jusqu’où il ne faut pas aller trop loin. L’actuel président de la République a-t-il surestimé ses capacités ? L’avenir nous le dira. Premier rendez-vous test : le bouclage du budget 2021. Après cap sur la Loi de finances 2022. Et ainsi de suite…




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Source: tunisienumerique